Le premier chapitre est saisissant : une famille se retrouve chez le notaire pour une succession, celle d’un père ayant tué sa femme et ses deux enfants, avant de retourner l’arme contre lui.
Le roman suit le chemin de la rencontre du couple d’Aurélie et Arnaud jusqu’au drame, en passant par la naissance de leurs deux enfants, la jalousie d’Arnaud et la violence psychologique puis physique qui s’insinue et s’accentue au fil des pages.
J’ai beaucoup aimé les précédents romans et recueil de nouvelles d’Adeline Dieudonné, mais force est de reconnaitre qu’ici, je me suis passablement ennuyée entre le début et les cinquante dernières pages, j’ai même failli abandonner. Manque de rythme, longueurs, détails inutiles, qui certes suivent le déroulé d’une rencontre tranquille, d’une vie à deux d’abord sereine avant de basculer, mais je n’ai pas retrouvé ce qui faisait mouche dans ses précédents textes et qui vous tenait en haleine. La fin rattrape un peu l’ensemble mais ce fut bien poussif.
L'iconoclaste, avril 2026, 433 pages, prix : 22,50 €, ISBN : 978-2-37880-581-4
Crédit photo couverture : Quintin Leeds - Ill. Leonard Koscianski / éd. L'Iconoclaste
Le corps sans vie de Natacha Dobrynine, chimiste dans une usine de papier, est retrouvé dans l’atelier 4, une zone ultrasécurisée dans laquelle elle n’aurait jamais dû se trouver, seule, en pleine nuit.
Suicide, accident du travail, meurtre ? Sa sœur Irène, médecin généraliste, ne peut croire aux thèses avancées par l’employeur, par ailleurs bien prompt à dédommager le mari et ses enfants en bas âge.
Le sujet est connu d’emblée, et suffisamment documenté depuis la crise des suicides à France Telecom ou encore la médiatisation de la lanceuse d’alerte Irène Frachon dans l’affaire du Mediator pour que le lecteur sache à quoi s’attendre : le harcèlement moral, l’intimidation, qui conduisent à la souffrance au travail.
Le roman est particulièrement réussi dans sa construction chorale, son réalisme dans la description du mécanisme de destitution d’un employé, l’impunité de l’entreprise aux mains de quelques personnes qui jouissent de leur petit pouvoir, tout ce qui déshumanise le travail pour détruire l’homme, la femme derrière le poste.
L’histoire familiale des deux couples, du lien sororal, d’Irène avec son père est davantage romancée mais apporte une touche d’empathie bienfaisante.
Atelier 4 se lit comme un polar et dénonce une dérive du monde du travail au XXIe siècle qui fait froid dans le dos. Même sous l’angle de la fiction, signaler, dénoncer reste essentiel pour que jamais le travail ne broie l’humain. Et il y a bien du chemin à faire, hélas. Les quelques pages sur les enseignants-chercheurs notamment sont criantes de vérité, et là encore, bien trop invisibilisées dans l’imaginaire collectif.
Salutaire.
Emprunté en bibliothèque, lu dans la journée un lundi de repos au jardin.
Grasset, mars 2026, 279 pages, prix : 21,50 €, ISBN : 978-2-246-84590-4
La collection Camera Obscura, chez Julliard, consiste à écrire un récit à partir d’une photographie. Ici, la photographie est immontrable, car elle est l’autoportrait de deux mères tenant dans leurs bras leur nouveau-né mort. L’illustration choisie est donc un cliché représentant une reproduction du tableau Le Nouveau-Né, de Georges de La Tour (17e s.) avec une bougie et un vase contenant deux fleurs.
On ne peut pas donner à voir la photo de la mort dans notre société, et encore moins de la mort d’un bébé.
L’autrice et sa compagne S. attendent un enfant. La grossesse est joie, jusqu’à la découverte d’une inquiétude à l’échographie, au parcours de l’IMG (interruption médicale de grossesse), et à la naissance de Jacob, à qui il fallu donner la mort à l’âge de 7 mois de grossesse, avant de le faire naître.
Ce récit est une beauté rare, précieuse, indispensable. Si intime et si universelle à la fois dans ce qu’elle dit de la perte d’un bébé mort avant de naître (n’être ?) et déjà si aimé.
J’y ai tant retrouvé de ma propre vie, tant pleuré à chaudes larmes. Merci, merci Pauline Delabroy-Allard de partager ce moment si personnel et si bienfaisant pour toutes les mères ayant vécu une IMG ou tout autre deuil périnatal. On n’en parle pas encore suffisamment en France. « En 2019, en France, le taux de mortalité périnatale – soit le nombre d’enfants nés sans vie, par mort fœtale spontanée in utero, interruption médicale de grossesse (IMG) ou morts au cours des sept premiers jours de vie, rapporté à l’ensemble des naissances à partir de vingt-deux semaines de grossesse – représentait 10,2 ‰ des naissances. Le deuil périnatal touche ainsi chaque année près de 7 000 femmes et couples. » (Le Monde, 14 oct 2023) (10.2 pour MILLE hein, pas pour CENT)
Ce que j’ai aimé dans ce récit, au-delà de ce qu’il relate, c’est l’analyse que fait l’autrice de la photographie et de sa place dans notre quotidien (surtout depuis les smartphones !), de son rapport à l‘image qu’elle prend mais aussi à l’écriture, à leur différence, à leur complémentarité dans l’expression de soi et du monde.
Un indispensable, que je déconseillerai bien évidemment d’offrir à une femme enceinte ou souhaitant l’être (car si 1,02% des grossesses conduisent à un deuil périnatal, les 99% des autres se passent bien, du moins physiologiquement, inutile d’inviter à la peur), mais que toute femme et tout homme, qu’il.elle soit confronté.e ou non au sujet peut découvrir ; pour la réflexion sur les milliers de photos qui dorment dans nos téléphones, et pour son rapport à nos vies.
Extraits :
« J’ai appris à me méfier de mes propres yeux. A vérifier. A recadrer. A chercher des confirmations. J’ai compris très tôt que je ne savais pas voir. Que je n’étais pas fiable. J’ai appris à compenser en observant autrement. Je ne pouvais pas compter sur mon acuité, alors j’ai développé autre chose, une forme de regard intérieur, de regard qui enregistre, pour me repasser le film plus tard, prendre le temps de comprendre ce que mes yeux perçoivent trop lentement. Je note les détails minuscules, avec l’impression d’être à la fois dans ma vie et en train d’en faire le compte-rendu […] je ne veux pas oublier. Parce que si c’est là, c’est que ça a eu lieu. La photographie, c’est mon œil de secours. Une paire de lunettes pour mon cœur. C’est peut-être pour ça que j’ai toujours aimé les photos légèrement ratées, aux cadrages bancals, aux reflets qui troublent la surface. Elles ressemblent à ma vision naturelle du monde. Une vision trouée, imparfaite, toujours sen train de chercher la mise au point. La photo devient le témoin muet de mes perceptions incertaines. Je crois que c’est à cause de ça que je n’ai jamais cru à une vérité simple. Et pourtant, la vérité aussi, je la cherche, je la traque. »
« Je vis avec cette forme sourde d’angoisse qui s’est insinuée en moi il y a des années, imaginer que ce qui n’a pas été capturé n’a pas vraiment eu lieu. Ce soupçon prend de plus en plus d’ampleur avec les années et la surabondance médiatique. L’événement non photographié devient presque suspect. S’il n’en reste pas de trace, peut-on affirmer qu’il a eu lieu ? Tout se passe comme s’il y avait là une sorte de glissement ontologique : le vécu sans image se sent amputé de sa preuve. Prendre une photo revient à donner une réalité plus nette, plus durable, à ce qu’on a devant soi. Et ne pas photographier, alors ? C’est courir le risque que cela se dissolve, dans la mémoire comme dans le monde.
L’image est convoquée comme preuve du réel : preuve que l’enfant a marché, que le grand-père a souri, et que oui, l’amour a existé. [… l’image] est aussi interprétation. L’image montre, certes, mais elle fige, découpe, isole. Elle dit « cela a été », mais elle ne dit jamais exactement comment cela était. C’est vain de penser que tout pourra infuser dans l’image. On le sait, l’émotion, le mouvement, le hors-champ, tout cela échappe. »
« Je voudrais interroger mon désir de preuve. Photographier, est-ce pour me souvenir ? Ou pour me convaincre ? Est-ce pour témoigner, ou pour conjurer une peur plus grande : celle de la dissolution du monde ? Cette obsession de la trace, ce besoin de tout documenter, je le sens, je l’éprouve, peut devenir une forme de fétichisation du réel. Je garde les photos plutôt que de m’autoriser à vivre la perte, y compris la perte de la mémoire. »
« Le monde se fissure, le réel me traverse brutalement. Il me mord comme un chien enragé. Une photo ne retient pas la vie. Un mot ne repousse pas la mort. Pourtant, c’est tout ce que j’ai. »
« Ce n’est pas un secret, cet autoportrait, c’est pire qu’un secret. Les secrets, on peut les partager. L’image fantôme frappe en moi de manière sourde et répétée, elle réclame quelque chose. Pas d’être exposée, pas d’être exhibée. Elle exige d’être transformée, d’être déplacée, d’être traduite. Elle me pousse à écrire pour comprendre, écrire pour traverser, écrire pour survivre ? Je veux écrire ce livre comme on développe une pellicule, lentement, avec soin. Dans le noir. »
« Écrire, c’est décider. Je décide que Jacob n’est pas une absence, ne sera jamais un silence. Sur l’autoportrait, rien de tremble, rien ne respire, rien ne bouge. La photographie ment. Elle donne à croire qu’on est en paix, que c’est possible d’être en paix. La photo est instant. L’écriture est durée. J’ai pris la photo. C’est moi qui ai fait l’autoportrait. Je l’ai prise pour ne pas sombrer, pour me convaincre que c’était bien arrivé, pour retenir l’instant dans la pince rigide de l’image. Mais une fois la photo prise, je me suis retrouvée face à un mur. Je l’avais, cette preuve. Et après ? Elle ne disait rien de ce que je sentais (…) Elle ne disait rien de la morsure dans ma poitrine, du cri qui ne sortait pas, du vertige. Elle gelait. Elle n’autorisait aucune fuite. Écrire me permet de recommencer, de revenir, d’élargir, d’approcher, de reculer, d’échouer, de reprendre, de trébucher, de tâtonner. Écrire me permet de dire ce que la photo n’a pas su prendre, toute l’histoire d’avant, toute l’histoire d’après, ce qui s’est ouvert en moi, ce que j’ai perdu, ce que j’ai vu, ce que je n’ai pas pu dire. Ce que je ressens maintenant. Écrire, c’est relire, et relier. »
éditions Julliard, coll. Camera obscura, 22 janvier 2026, 272 pages, prix : 21,50 €, ISBN : 978-2-260-05753-6
Avouez, vous adorez vos enfants, mais parfois vous les enverriez bien sur la Lune ! Vous respirez enfin quand revient la rentrée des classes. Voici le petit guide parfait quand vous n’en pouvez plus de les entendre chouiner : 10 solutions toutes aussi politiquement incorrectes les unes que les autres, mais tellement drôles !
L’humour de Michaël Escoffier allié au dessin hachuré d’Amandine Piu, les détails dans l’illustration, les petites références autant pour les parents (« voyage, voyage ») que celles au conte pour les enfants, sont autant de sourires gagnés pour passer la crise ! Et méfiez-vous de la chute, l’enfance ne dure pas, profitez vite de ce temps si furtif !
Coédition Balivernes / Pilpoil, mars 2026, 36 pages, prix : 14,00 €, ISBN : 978-2-35067-294-6
Si Onesto était un film, ce serait une comédie dramatique. De celles qui vous font vibrer et vous emportent avec elles dans leur histoire à la fois romanesque et tragique.
Deux frères jumeaux séparés dans leur toute petite enfance, puis réunis, sont amoureux de la même femme, l’intrigue est convenue mais la manière de la narrer est originale.
Un soir de tempête, Francesco abrite un vieil homme nommé Guido Contin, dit Cognac. Une amitié va naître entre eux, par le biais de la lecture des lettres que lui présente Guido Contin, dit Cognac. Chacune de ces lettres est adressée à une montagne des Dolomites. Francesco découvrira ainsi, au même rythme que le lecteur, une belle histoire d’amour, un roman d’aventures, de vengeance, la cruauté de la guerre, la force de la fraternité, toute la vie d’Onesto, Santo et Céleste, qu’il ne veut pas quitter parvenu à la dernière lettre.
Si le lecteur n’est pas dupe (le twist final est évident dès le départ), il se laisse happer par cette histoire romantique et déchirante à souhait, l’écriture est belle et simple, comme quoi, on peut encore trouver une littérature feel-good d’excellente facture, sans mièvrerie.
Une très belle découverte de cet auteur italien contemporain, dont Onesto est le premier titre traduit en France.
Calmann-Lévy, février 2026, 269 pages, prix : 20.50 €, ISBN : 978-2-7021-9445-4
Dans une étrange boutique à la sortie de l’école, un vieux monsieur vend toutes sortes d’objets à des enfants en quête d’eux-mêmes ou d’un besoin précis. A travers de courtes histoires, dans une atmosphère étrange et fantastique, des enfants nous livrent leurs peurs, leurs émotions, leurs drames, l’ensemble est suffisamment mystérieux pour que chacun en fasse sa propre lecture. Néanmoins le texte, si la référence à Stephen King est évidente pour l’adulte, est tout à fait accessible à des enfants à partir de 8 – 9 ans, où chacun interprétera à sa manière. Qui est cet étrange vendeur ? un marchand inquiétant qui récupère les peurs et les secrets des enfants ? un passeur qui accompagne des âmes ? un gardien des souvenirs d’enfance ? une figure symbolique du temps qui emporte tout mais conserve quelques traces ? Le gardien de l’enfance elle-même ? Qu’est-ce qu’on perd en passant de l’enfance à l’âge adulte ?
J’aime beaucoup le travail d’Enora Saby à l’illustration, qui utilise une palette de couleurs variées (mais le plus souvent dans les tons froids), certaines planches impressionnent par la lumière qui s’en dégage, d’autres rappellent la peinture ou le cinéma d’animation, toutes contribuent à traduire l’atmosphère étrange et la solitude des personnages.
Une belle harmonie texte - image.
Actes Sud jeunesse, octobre 2025, 88 pages, prix : 15.90 €, ISBN : 9782330212209
Crédit photo couverture : Enora Saby et éd. Actes Sud Jeunesse
Une jeune mère de famille fait garder son enfant par une assistante maternelle. Cette dernière est convoquée au poste de police au sujet de son propre fils, Rafaël, 19 ans, porté disparu.
Mina, la nounou, perdue et effarée, demande de l’aide à la maman du petit Lucas. La narratrice, romancière, accepte de l’accompagner et de lire le carnet laissé par Rafaël.
Très vite se dessine une affaire de pédocriminalité, qui va remémorer à la jeune maman de douloureux souvenirs, son amie d’enfance Laura, ayant brusquement disparu à l’adolescence et n’ayant jamais redonné signe de vie.
L'alternance des récits en très courts chapitres, surtout dans la première partie, en fait une lecture facile et rapide. 2 twists (prévisibles, car je les avais devinés) rendent le roman un peu moins convenu qu’il ne l’était jusqu’alors, le lecteur ayant souvent une longueur d'avance sur le récit.
La narratrice rencontre un psychiatre spécialisé qui lui explique qu’« Aujourd’hui plus de 30 % des gamins de dix ans passent plus d’une demi-heure par mois à mater de la pornographie. Voilà les derniers chiffres de l’Arcom en 2023. Le monstre social ce n’est pas un seul gamin avec une sexualité déviante, ils sont des milliers. » (p. 337). La société et l’absence ou l’insuffisance de protection des mineurs qui en font des « monstres » sont tout autant responsables.
Le procès permet aussi à l’accusé de s’exprimer et cette partie est réussie dans l’expression des différents points de vue. L’analyse des faits démontre toutefois que ces affaires de pédocriminalité ne sont jamais simples.
Ayant compris les retournements de situation, j’ai trouvé le roman moins exceptionnel qu’annoncé, mais la construction en imbrications fonctionne et invite à la réflexion au-delà du tout noir ou tout blanc.
Extraits :
p. 251 : « Un matin à la radio, je tombai sur une émission dédiée à Romain Gary et cette phrase de La Promesse de l’aube. La littérature est le dernier refuge, sur cette terre, de tous ceux qui ne savent pas où se fourrer. Ayant passé le plus clair de mon existence à chercher mon strapontin à moi dans un coin de ce monde, la formule a fait mouche. Si les auteurs sont ces errants sans cesse en quête d’un lieu où être, qu’en est-il de ceux qui peuplent leurs romans ? Si Gary était en face de moi, il pourrait répondre à cette question. Tout bien considéré, nos bibliothèques seraient des endroits bien infréquentables, truffés d’existences condamnées sans cela à errer dans les interstices. Un sas entre les hommes et les monstres. »
p. 352 : « L’amitié est un sentiment qui, comme l’amour, se nourrit du moindre signe. La plus petite attention marque l’intérêt de l’autre à votre égard. Et vous voilà récompensé. De ce point de vue, l’amitié est une drogue ».
Éditions Grasset, mars 2026, 403 pages, prix : 24 €, ISBN : 978-2-246-84610-9
Dix ans après avoir coupé les ponts avec ses parents, un homme revient sur ce qui l’a conduit à ce choix : la violence sourde ou parfois explosive de son père, l’emprise que celui-ci a sur sa femme (la mère du narrateur) et ses enfants. Il décrit d’une manière extrêmement froide, détachée, le comportement du père et l’effacement total de la mère. S’en libérer ne pouvait que se traduire par un départ.
J'ai aimé l’analyse de la situation, la précision de l'écriture, jusque dans sa ponctuation, chaque mot choisi est le bon, le registre lexical est fort (concentrationnaire, déportation, voir extraits ci-dessous). Ce choix réfléchi et soutenu rend la lecture exigeante, mais permet d’être au plus juste.
Pour moi, l’anniversaire est un "grand" livre. Ou comment la littérature, peut, par la langue, dénoncer sans larmoyer, affirmer et déranger.
Extraits :
p. 45 : « L’essentiel était pourtant ailleurs : grâce à son emploi au supermarché, elle avait quelque chose à raconter, ce qui n’était jamais arrivé auparavant et qui n’arriverait plus ensuite. Elle parlait des clients qu’elle avait servis, des tâches ordinaires que comportait une journée dans le magasin. Des tâches ordinaires, mais extraordinaires pour elle qui les vivait et pour nous qui l’écoutions. A bien y réfléchir, ma mère fut la seule à faire entrer, le temps de quelques mois, la réalité d’une province dans ce qui constituait en tout point un petit univers concentrationnaire. »
p. 53 (déménagement dans le Nord) : « Il est difficile de définir l’impression qu’un changement si radical suscita chez ma mère. Je ne crois pas qu’elle l’interpréta uniquement comme une déportation ; peut-être était-elle rassurée de voir mon père prendre la situation en main. »
p. 67 « Tel fut, je le crois, l’un des grands malentendus entre mes parents : mon père voulait qu’elle ne soit rien, de façon à pouvoir, lui, être quelque chose ; et ma mère voulait n’être rien, car n’être rien était au moins quelque chose. »
p ; 100 : « Quant à ma mère, l’absence de peur qu’elle ressentait pour mon père lui garantissait une zone franche de malheur imperturbable. Voilà pourquoi, comme je l’ai déjà dit, ma mère était plus forte que mon père ; au fond, elle gagna le match qui s’opposa à lui. Et perdit celui qui l’opposait à la vie. Mon père réduisit en poussière et débris toutes sortes de liens, familiaux ou non. Il transforma l’existence de sa femme en un désert sans vie à l’horizon. Si ce n’est qu’elle était la seule capable d’habiter ce désert, la seule à avoir exprimé une renonciation aussi totale, aussi définitive, à tout. »
p. 109 : « c’était désormais une évidence : tout lui échappait, et, dans le système concentrationnaire qu’il avait construit, il ne lui était plus resté que sa mère à invoquer et la mienne à garder sous son emprise. »
p. 138 : « Est-il possible d’abandonner ses propres parents ? Ou mieux, est-il possible de se dérober à eux, tout simplement en effaçant son corps d’un geste net et définitif ? Et de les condamner à vivre, jusqu’ à la fin de leurs jours, pour ainsi dire, avec un membre fantôme ? On ne peut pas donner ce genre de réponse de manière affirmative. On peut juste le mettre à exécution, et c’est ce à quoi je m’employai avec la pondération définitive que seul l’instinct accorde, car autrement la raison, apeurée, reculerait. »
p. 153 (…) j’étais reconnaissant à la thérapeute (…) de m’avoir expliqué que l’une des façons d’exprimer la violence était la destruction, mais que l’autre, plus importante et pour ainsi dire vertueuse, était la précision. Ce fut une sorte de chant funèbre. »
Gallimard, coll. du monde entier, janvier 2026, 153 pages, prix : 19 €, ISBN : 978-2-07-308338-8